Introduction : pourquoi donc ?

Pourquoi, une «bibliothèque paysanne» ? Ben oui, pourquoi donc  un paysan se mêlerait de bibliothèque ? D’abord, c’est pas son métier !

Pourquoi donc se mêlerait il de répondre à la demande de toutes ces personnes en quête d’information sur leur nourriture et la façon dont elle est produite et en attente d’information complète et de réelle transparence, ou de celles envisageant de «changer de vie» par une installation en agriculture ?

Le contexte l’impose !

Dans notre contexte contemporain de diffusion large et rapide apportée par internet, les Biaux Jardiniers se désolent  d’entendre régulièrement dans les conversations sur l’agriculture en général et l’agriculture Biologique en particulier, voire dans les débats autour de l’agriculture, des diverses pollutionjs subies, etc… des points de vue à la fois très très tranchés et très peu fondés sur une réelle connaissance du terrain comme des règlementations. Points de vue cependant affirmés avec aplomb… Il semblerait que cela vienne en partie du succès de vidéos le plus souvent aussi belles que courtes (mais il existe aussi, dans le genre, des films plutôt longuets…), la plupart vantant - et bien évidemment vendant ! - des méthodes miraculeuses accompagnées de stages, livres, recettes de développement personnel, consolation de papillon, etc…

Pendant les dernières décades du XX ème, le sujet paysan de l’agriculture et de l’agriculture bio, ne touchait pourtant qu’une toute petite minorité…

Rappel

Quand ils se sont installés en bio contrôlée, seules 2 000 fermes étaient recencées en Bio en France (SOURCE), et les Biaux Jardiniers faisaient partie des moins de 200 titulaires de la mention Nature et Progrès…). Nous étions, (de même que nos collègues en Bio à cette époque) le plus souvent considérés avec mépris, bien évidemment, par l’agriculture officielle, ses salariés et ses pratiquants. Mais aussi par les milieux associatifs ou politiques «progressistes» du haut des certitudes que leur apportait leur capacité d’analyse ou leur culture écologique livresques. Nous étions considérés comme des petits malins - voire des «ennemis de classe» - qui vendaient «aux bourgeois» (= les autres), à un prix inaccessible au salarié (= le militant progressiste parlant) ; nous profitions du manque de concurrence… qui rend la vie moins chère (au militant progressiste parlant…).

Cette répartition des rôles n’étonnera que ceux qui ne se souviennent pas que la disparition de la paysannerie française des années 1960/1970 a été pensée, organisée et réalisée par les modernisateurs progressistes des mouvements catholiques, par des techniciens illuminés par les visions de confort, de modernisation des archaïsmes, (avec l’aide de l’efficacité de la chimie notamment)  etc….(Il suffit souvent à bien des administratifs de se penser au dessus du vulgaire pour simultanément se prétendre l’avant garde qui éclaire le bas peuple… et quand de plus la progression de carrière en dépend…)

Et puis…

C’est sans doute une des conséquences positives de la crise de la vache folle, du démontage du Mac Do de Millau, de l’incarcération des Bové, Riesel, etc… 20 années après la dénonciation de l’utilisation des hormones de croissance dans l’élevage du veau par Bernard Lambert et les collectifs de paysans-travailleurs. En effet depuis le début des années 2000, nombre de graves évènements ont fait prendre conscience aux consommateurs, et parmi eux aux progressistes, que les paysans étaient des travailleurs. Des travailleurs éventuellement même organisés, voire notamment syndiqués ! Donc prendre conscience du rôle déterminant des paysans dans la marche de la société (et par ex que la qualité de l’eau potable pouvait être déterminée par la qualité de l’agriculture). Et que la qualité de l’agriculture pouvait devenir une revendication de l’ensemble de la société, donc aussi des consommateurs.

Pour beaucoup de ces progressistes, ce fût une révélation ! aussi brutale que bien tardive : ce qu’ils mangent n’était pas uniquement un objet de consommation avec un prix  bas !… Le prix bas devenant d’ailleurs un genre de revendication politico-syndicale (donc progressiste elle aussi) permettant une plus grosse consommation de loisir, vacances de rêve et voyage lointain, de sortie culturelle en longs festivals ou autre camping-car, etc…etc…:  c’était aussi une nourriture, une alimentation ; produite par des travailleurs ; dans un milieu.

Prise de conscience que l’action de production de ces travailleurs agissait sur le milieu de vie de tous, urbains compris.

L’agriculture devint sujet de société. Mais…

…mais… les paysans bio en général, et les paysans-maraîchers bio en particulier, ne consacrent (généralement) que TRÈS peu de temps - et de moyens - à la diffusion du résultat de leur expérience, à l’explication de leur pratique et de ce qu’est leur vie réelle comme leurs choix collectifs,

… mais… leurs structures professionnelles ont elles aussi bien peu de moyens pour faire connaître la réalité ! Ça n’est d’ailleurs pas directement leur mission que de faire de la pédagogie pour non agriculteurs : leurs premiers rôles sont l’échange, l’organisation collective des paysans et leur défense syndicale.

Se généralisent alors chez les consommateurs, maintenant flattés par la publicité sous le nom de «consmm’acteurs», bien des idées fausses, (par exemple faisant croire à un parallèle possible entre jardinage amateur et production maraîchère professionnelle ; ou entre éteindre la lumière en sortant et engagement citoyen ; voire entre soutien financier de fin d’année déductible du revenu imposable (quand on a la chance de l’être…) et désobéissance civile ! Et tout cela de façon fondamentalement individuelle. Ou bien le point de vue moraliste consistant à penser que si un agriculteur «traite» (avec son «gros tracteur») c’est parce que c’est un méchant qui fait du mal…

Conclusion :

Les marchands de rêve ont voie libre !

Le «combat» de l’info

honnête ( = vérifiée par le temps et / ou l’enquête sur le terrain) est donc inégal.

Les Biaux Jardiniers, de leur coté, au delà de la relation suivie avec leurs abonnés, de l’organisation au jardin de portes ouvertes (sans vente liée), voire de journées d’information technique pour professionnels (que les structures du réseau peuvent inciter à organiser chez nous)  tentent de décrire sur ce site et diffuser (gratuitement) leur réalité paysanne concrète, de partager celles de leurs pratiques Bio qui «fonctionnent» et par là d’offrir non seulement à leurs abonnés de paniers mais à tout visiteur de ce site, un ensemble d’éléments suffisamment détaillés et expérimentés. (Voir aussi notre livre «visitez la ferme»).

De plus…

…par l’évolution de la pyramide des âges et de la pénibilité des métiers, de plus en plus nombreuses sont les personnes ayant suivi des études supérieures et qui terminent leur carrière professionnelle en bonne santé physique comme intellectuelle et financière. Et qui ont donc tous moyens pour militer bénévolement dans le mouvement associatif.

D’autre part, par la décentralisation de l’état national, de nombreuses régions ont fait le choix choix de gestion politique de  financer des postes de salariés dans des structures dites «de la société civile» lesquelles associations ont choisi pour développer leur appareil afin de répondre à la demande politique énoncée. Et donc par conséquent aussi d’en dépendre.

Il y a donc de plus en plus d›«associations» chargées de développement rural, local, durable (etc)

  • peu fournies en adhérents (maintenant baptisés «bénévoles…)
  • gérées par des salariés proportionnellement nombreux (financés en bonne partie par les collectivités politiques locales) et qui ont rarement une expérience paysanne
  • dirigées par des administrateurs jeunes retraiotés sûrs de leurs compétences en matière de technique agricole,  voire d’agronomie ou de gestion foncière ou de développement local et rural alors qu’ils n’en n’ont aucun expérience professionnelle ni de terrain.

Ces structures, convaincues de leur savoir par donc leur seule existence même, non seulement diffusent énormément d’information ou analyse faussées par le simple fait qu’elles leur semblent validées par l’air du temps, le buzz, mais surtout (et le danger est identifié) jouent le même rôle que leur ascendants progressistes des années 1960 / 1970. Et parlent de fait au nom des producteurs eux-mêmes.

Faute de «faire de l’humanitaire» pour «aider ceux qui ne sont pas développés», on adopte le même genre de pratique paternaliste, condescendante du citoyen éclairé par les «lumières» qui va expliquer ce qu’il doit penser et faire au travailleur concerné qui ne leur semble pas assez intelligent pour autogérer lui même sa situation ! Avec la meilleure volonté et les meilleures intentions du monde ! (meilleures intentions dont nous savons que l’enfer est pavé).

Ainsi donc s’est à nouveau développé tout un secteur para-agricole progressiste visant à moderniser l’agriculture pour la rendre durable et «locale» (1). Souvenons nous que les chambres d’agriculture ont installé le même type de réseau de développement dans les années 60/70 ! Qui n’a jamais rencontré de ces «militants» au choix : naturalistes (avec treck - pédestre, évidemment à l’autre bout du monde), de l’écologie (n’ayant que fort rarement risqué le moindre capteur solaire sur le toit de sa maison pour sa douche), du développement local et de la relocalisation (n’ayant jamais entamé la moindre action productive de nourriture ou autre nécessité), etc… tous avec très peu d’analyse concrète globale des divers éléments des situations qu’ils «jugent» avant d’y intervenir.

Un des problèmes supplémentaires étant que les quelques décideurs de ces structures sont fréquemment de ceux qui ont eu, du temps de leur jeunesse, l’envie de s’installer…et n’ont jamais pris le risque de franchir le pas !

Les comités de soutien ou groupes d’appui à tel secteur, telle personne ou telle idée ont souvent réussi à se substituer au secteur, à la personne ou à l’idée. ET souvent les mêmes retraités plongés dans ce «bénévolat» se plaignent avec tristesse que «les jeunes ne se bougent pas» ou «les gens concernés ne viennent pas»… Mais comment le feraient ils dans ce contexte ?

D’autres ont même eu l’idée, en tentant de se positionner comme passage obligé entre les «consomm’acteurs» et les paysans, de s’instituer comme gardiens du temple de l’éthique agricole solidaire et équitable… tentative qui a heureusement fait long feu : les mangeurs, et peut être surtout les paysans, ont eu l’expérience de ces intermédiaires qui, en concentrant entre leurs mains l’offre «éparpillée» et la demande «éparpillée», se sont fait trop de gras sur notre dos (nos dos).

Nombreux d’ailleurs sont les jeunes maraîchers (réellement installés sur des fermes viables ET vivables)  qui se sentent méprisés par tous ces discours militants progressistes, vidéos et films sur transition lente, permaculture miraculeuse, «agriculture urbaine» (sic) et autres gadgets incitant au rêve et au repli individualistes et dépolitisés, les prêches vaguement moralisateurs des «philosphes de vie» faisant riche carrière sur «l’humilité» et / ou les méthodes «agricoles» merveilleuses. Qui se sentent mépriosés par ces personnes et structures qui, en parlant et agissant en leur nom de la sorte, nient les compétences (pas uniquement professionnelles) que ces jeunes paysans  bien réels développent…et en groupe !

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(1) «agriculture locale» quelle expression bizarre, et bizarre que ce qui est au fond un pléonasme ait un tel succès médiatico-commercial, alors que toute agriculture travaille son territoire local, comme tout agriculteur travaille sur son lieu, alors que ce peut être la consommation d’un territoire (et de ses habitants) qui se trouve (le plus souvent) ne pas être du tout «locale»… Là aussi, les pros de la comm› auront réussi, par le langage à mettre le monde à l’envers ! au moins dans les esprits !! La sémantique n’est toujours pas neutre.